L’historienne Ludivine Bantigny revient pour La Croix sur l’engagement politique des jeunes. Pour elle, ce dernier ne se traduit plus par le vote. Mais des mouvements comme Nuit debout montrent bien que certains ont une conscience politique particulièrement aiguisée.

Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen, Ludivine Bantigny a notamment publié Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXe-XXIsiècles), Paris, PUF, 2009 (en co-direction avec Ivan Jablonka).

Comment expliquez-vous que les jeunes du mouvement Nuit debout ne veulent pas être affiliés à un parti politique ?

On ne peut pas dire que les partis sont complètement absents du mouvement Nuit debout. Il y a des jeunes qui sont dans des partis politiques et qui sont présents place de la République, comme des militants du Front de gauche ou encore d’Europe Écologie-Les Verts.

Mais c’est vrai que pour une majorité, les partis suscitent la méfiance, car ils représentent le monopole de la politique par les dirigeants. La grande peur de Nuit debout est que la parole soit accaparée par des organisations politiques quasi-professionnelles. Le mouvement refuse tout leader.

Avec ses assemblées générales, ses commissions thématiques et ses mises en commun, Nuit debout est une forme d’auto-organisation politique qui rompt totalement avec la structure traditionnelle des partis.

Plus largement, quelles sont les autres formes d’engagement politique des jeunes aujourd’hui ?

Il est difficile de parler de la jeunesse en général, car elle est extrêmement diverse, que ce soit du point de vue sociologique, culturel ou géographique. Certains jeunes se désintéressent de la politique par fatigue ou désillusion. D’autres se tournent vers le Front national. De plus en plus de jeunes rêvent d’un autre monde et réfléchissent de manière concrète à comment produire autrement, travailler d’une manière différente ; ils remettent en cause l’idée de croissance.Une réflexion que l’on retrouve ainsi dans le mouvement Nuit debout.

Certains se tournent vers des associations ou des syndicats. D’autres manifestent ou occupent des lieux comme on le voit avec la mobilisation contre la loi El Khomri. Des jeunes s’engagent dans une perspective antiraciste, d’autres féministe, d’autres encore luttent contre la précarité ou veulent apporter leur soutien aux migrants. Il y a une constante dans ces formes diverses d’engagement : la volonté de faire converger les luttes.

Cela ne passe pas seulement par des discussions, mais aussi par des actions. Par exemple, début mai 2016, le collectif « La Chapelle debout » est venu soutenir des réfugiés qui occupaient depuis deux semaines le lycée Jean-Jaurès dans le 19e arrondissement de Paris.

Lors du deuxième tour des élections départementales des 22 et 29 mars 2015, il y a eu 73 % d’abstention chez les 18-24 ans. Comment l’expliquez-vous ?

Il faut dissocier l’engagement et la participation électorale. Le vote n’est plus la forme majoritaire d’engagement politique chez les jeunes. Il faut également bien comprendre que l’abstention est un phénomène général et générationnel.

Général, car elle ne concerne pas que la jeunesse, mais l’ensemble du corps électoral. Et générationnel, car la génération actuelle a vécu, plus que les précédentes, le désenchantement vis-à-vis de la classe politique. Les jeunes qui, par exemple, ont participé à Mai 68, se souviennent des années assez exaltantes qui suivirent. D’autres se souviennent de l’engouement qu’avait suscité pour eux l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981. Dans les années 1970, les luttes sociales et politiques se concrétisaient le plus souvent à travers les urnes, ce qui n’est plus le cas.

Comment a évolué l’engagement des jeunes depuis Mai 68 ?

Il y a des effets de continuité depuis Mai 68. Les idées de convergence des luttes ou de grève générale, sont par exemple, des héritages de cette période. C’est comme s’il y avait une mémoire des formes d’engagement qui se transmettait de génération en génération.

Le principal changement par rapport à Mai 68 est lié à la situation sociale des jeunes. Quand on est, comme c’est le cas pour beaucoup depuis les années 1980, exposé au chômage ou à la précarité, l’objectif principal est de trouver du travail. Et cela prend beaucoup d’énergie. À la différence des étudiants de Mai 68, qui représentaient une minorité de privilégiés, une grande partie des étudiants d’aujourd’hui doit travailler pour financer ses études.

Pour eux, il faut à la fois réussir du point de vue universitaire et en même temps faire des petits boulots : travailler dans des fast-foods, comme caissier ou sur des plates-formes téléphoniques… Toutes ces nouvelles contraintes laissent bien peu de temps pour s’engager politiquement.